Open food network, une nouvelle infrastructure de distribution alimentaire

Open Food Network propose une infrastructure ouverte de distribution pour répondre aux enjeux alimentaires. Interview de Myriam Bouré (Open food network) par Julien Cantoni pour Open Models for Sustainability.

En quelques mots, Open Food Network c’est quoi ?

Notre projet a démarré en octobre 2012 avec pour objectif d’apporter une infrastructure de distribution alimentaire comme un Commun afin de décentraliser les systèmes alimentaires et redonner le pouvoir sur les circuits de distribution à ceux qui produisent et s’alimentent. Le but est d’apporter une alternative à la concentration du secteur qui a conduit à éloigner le consommateur des producteurs tant physiquement que mentalement, et qui a aussi déplacé le pouvoir du producteur à  l’industrie agro-alimentaire, dont l’objectif premier est le profit, et non la santé des consommateurs ou le bien-être des paysans.

Les fondatrices, Serenity Hill et Kirsten Larsen, sont encore plus aujourd’hui convaincues que c’est au niveau de l’infrastructure de distribution que le nœud des problèmes se trouve. Le schéma centralisé est basé sur l’exploitation intensive des sols, des ressources, et la prédominance de gros producteurs. Cette organisation favorise les déchets et la résistance aux herbicides et antibiotiques. L’utilisation des pesticides maltraite la biodiversité. 

Open Food Network cherche à agir sur une des causes premières, celle de l’infrastructure de distribution, afin de soutenir la transition vers un nouvel âge alimentaire, basé sur une logique agro-communautaire distribuée.

Comment vous-y prenez-vous ?

Open Food Network conçoit une infrastructure web, une marketplace complètement distribuée, ainsi que des espaces de partage de connaissances, pour les apporter aux acteurs locaux afin de leur permettre d’opérer et de coopérer de façon efficace, ce que seule l’hyperconcentration permettait jusqu’alors.

Open Food Network, son équipe et ses solutions s’adressent tout autant à des acteurs comme les AMAP, les groupements d’achats, les marchés paysans, les commerces de proximité mais aussi à des réseaux/plateformes qui coordonnent les opérations logistiques et/ou marketing de leurs membres au niveau régional ou national

Le terme « open » est parfois trompeur et on peut être ouvert de différentes façons, en quoi Open Food Network est un modèle ouvert ?

Le code informatique pur est documenté et partagé (licence open source AGPL) dans des forums et permet d’organiser des sprints pour livrer des améliorations fonctionnelles. Un espace d’open knowledge est en cours de co-construction pour partager des informations sur la création et la gestion des différents modèles alternatifs de distribution. Egalement, les marges des producteurs et revendeurs sont partagées de façon transparente. Enfin, la provenance des produits notamment dans les lieux de revente, ou chez des grossistes est tracée dans la plateforme.

Le modèle de data d’Open Food Network n’est pas à proprement parlé full open mais évolue vers une interopérabilité croissante des données. Aujourd’hui les producteurs et hubs peuvent extraire leurs données pour les importer dans un autre système, mais certains membres de l’équipe réfléchissent pour fluidifier encore davantage, sur un modèle web-distribué, afin que les producteurs puissent rendre leur données accessibles à d’autres plateformes via des API universelles.

L’idée d’Open Food Network est qu’un véritable projet éducatif autour de l’alimentation puisse être facilité par une offre riche, accessible, transparente, qui permet non seulement une prise de conscience citoyenne des réalités des systèmes alimentaires et offre en même temps une solution simple pour passer de la prise de conscience à l’action en modifiant ses comportements de consommation.

Pour cela la plateforme se présente sous forme d’une marketplace BtoB, BtoC, BtoBtoC. Une première version a été officiellement lancée, mais de nouvelles fonctionnalités sont ajoutées en permanence (principe de développement agile). Quoi que soutenant la structuration des systèmes alimentaire locaux, Open Food Network peut aussi être utilisé pour remettre de la transparence, et permettre une organisation décentralisée et équitable pour la vente de produits importés, comme par exemple les bananes.

La posture d’Open Food Network est d’être inclusif, et non prescriptif: aucun modèle de distribution n’est imposé, chaque acteur peut opérer son propre modèle, innover, inventer de nouvelles solutions. Aussi, Open Food Network n’impose pas par exemple que tous les produits vendus via la plateforme soient issus de l’agriculture biologique, mais offre la possibilité aux acteurs de communiquer avec transparence sur les propriétés de leurs produits. Les acteurs s’engagent cependant à respecter les valeurs d’Open Food Network, dont l’une d’entre elles fait référence à l’évolution vers une agriculture soutenable et régénérative. La communauté soutient donc les démarches de progrès et de transparence.

En synthèse, Open Food Network est open dans beaucoup de sens:

  • open source
  • transparent
  • pas de modèle de distribution imposé (B2B, B2C, etc.)
  • pas de limitation au local (la décentralisation est le but principal)
  • pas de business model imposé (un hub choisit s’il prend une marge ou pas – cela peut être organisé par un groupe de bénévoles)
  • pas de désintermédiation (l’entreprise qui créé un hub a son propre site web, son nom, son logo etc… OFN apporte la partie e-commerce de leur site, ainsi qu’une solution back-office pour simplifier la gestion et la coopération avec d’autres hubs.)

En quoi ce modèle a-t-il un impact environnemental positif ?

La relocalisation et la décentralisation de la distribution et de la production engendre des effets croisés et vertueux au plan environnemental. Un « local food system » peut se déployer avec moins d’émissions de CO2, moins de pesticide du fait de productions non massives. Le projet éducatif, la transparence sont aussi des moyens d’enrichir les consciences au sujet de la question alimentaire, limitent le gaspillage, recréent du lien social et local. Tout cela facilite l’expérience des consommateurs pour apporter une autonomie alimentaire, améliorer la santé. Les producteurs retrouvent une place centrale au coeur du système alimentaire, leur indépendance, leur autonomie.

Et très important: le projet promeut des modes de production agricole durables, peu intensifs, qui préservent la biodiversité, sans produits toxiques, ce qui améliore les ressources en eau, la qualité de l’air etc…

La structure est légère mais vous avez tout de même besoin de revenus ou de financement pour la faire grandir, quel est votre modèle économique ?

La volonté des fondateurs et de la communauté est d’assurer l’indépendance des acteurs à tous les niveaux, et ainsi de ne pas faire appel à des investisseurs privés. Quoique porté par des structure à but non-lucratif, pour assurer une gouvernance cohérente du Commun, le projet a besoin de financement pour pouvoir opérer et les services proposés sont donc payants, mais le prix est calculé au plus juste pour couvrir les coûts de fonctionnement et développement (ces derniers étant pour une bonne partie mutualisés, les développements étant partagés sur l’ensemble de la communauté). Les modèles juridiques choisis varient selon les pays, Fondation en Australie, Community  Interest Company en Angleterre, African Conservation Trust en Afrique du Sud, Association à but non lucratif en Norvège. En France la structure juridique est en cours de création, mais un modèle de type SCIC semble pertinent.

Le fonctionnement de la gouvernance est structuré à deux niveaux principaux. Le niveau global avec des ressources, des compétences partagées et mutualisées, et celui des instances locales. Au niveau local, chaque instance opère sa propre plateforme Open Food Network France / Norvège / Australie, etc.  Les différentes instances locales partagent leurs expériences et leurs ressources, selon les configurations locales. Par exemple, la Norvège n’a pas de développeur propre pour l’instant et rémunère donc le temps de développeurs en Australie pour le développement des fonctionnalités nécessaires en local.

Chaque instance locale construit son business model, là aussi selon les spécificités locales. Par exemple, l’instance Australienne prend 2% de commission sur les ventes jusqu’à un plafond de 50$ par mois. L’instance Norvégienne prend 2% de commission, sans  plafond. L’instance Anglaise prend un coût fixe assez faible par mois, et fait payer indépendamment le support à la mise en place du hub. Certains services ou prestations particulières sont facturées indépendamment (par exemple l’Australie facture la création d’un “groupe” sur la plateforme 6000$, cela peut paraître onéreux mais reste très raisonnable par rapport au service rendu). Pour financer les rôles mutualisés à l’échelle internationale, chaque instance mettra au pot commun un pourcentage de ses revenus, selon des principes en cours de définition.

Plusieurs instances d’Open food network ont déjà réalisé des levées de fonds, de subventions, auprès du public, de fondations ou de donateurs individuels: l’Australie a levé 215.000 $ dont 62.000 $ via une campagne de crowdfunding, le reste en subventions. L’Angleterre a levé 16.000 euros sous forme de subventions. La Norvège a levé 10.000 euros auprès de donateurs privés (impact investors).

Pour assurer la résilience du projet, la communauté a fait le choix d’un développement basé sur des instances locales. Il aurait été plus simple et rapide de permettre à tous les hubs d’opérer sur la même plateforme, hébergée sur un seul serveur, et maintenue par une seule équipe. La volonté de transformation du système alimentaire implique qu’à chaque niveau, les acteurs se rassemblent pour prendre en main leur système alimentaire, à leur échelle. La communauté a donc souhaité que chaque nouveau territoire souhaitant déployer la plateforme et la mettre à disposition des acteurs locaux créer une équipe localement et s’appuie sur une entité locale pour porter le projet. De cette façon, si un jour le projet global partait dans une direction contraire aux intérêts du territoire, celui-ci pourrait à tout moment prendre son indépendance, sans impact sur son fonctionnement.

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À propos de Julien Cantoni

Julien Cantoni a occupé différentes fonctions financières et plus particulièrement dans une grande maison d'édition, secteur chamboulé par l'avènement du numérique. Il coordonne en France notamment les activités de la p2pfoundation, fondée par Michel Bauwens, et est impliqué dans différentes communautés collaboratives très actives. C’est avant tout de sa position d’homme de terrain qu'il a entrepris dans une approche transdisciplinaire, composées de matériaux économiques, politiques, philosophiques, sociologiques, informatiques, managériaux de proposer des solutions concrètes pour bâtir une société plus collaborative. Influencé par les fondateurs du courant coopératif, mutualiste et fédéraliste, (P-J Proudhon, C. Fourier, C. Gide) et par leurs continuateurs, le tropisme qui l’anime est celui du « commun », alternative au tout État, au tout argent, au scientisme et au nombrilisme individualiste, qu’il résume à la formule suivante : « chacun ensemble ». Il également est l'auteur de "La société connectée, pour un nouvel écosystème numérique" (Inculte, juin 2014).

Myriam Boure

À propos de Myriam Boure

Coordinatrice Open Food Network France

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