Deux scénarios semblent possibles : l’émancipation des individus ou le renforcement d’un pouvoir centralisé

Paul Richardet est Chef de Projet à Silicon Sentier, il fait partie de ceux qui ont contribué à l’émergence de La Cantine et il est un de ses acteurs. Il est un témoin privilégié des initiatives ouvertes,  libres et partagées. La Cantine est à la fois un exemple et un catalyseur de ces initiatives.

Nous avons interrogé Paul dans le cadre d’une recherche que nous menons sur les modèles économiques de l’open (source, data, science, manufacturing, creative commons, …).

Si vous avez un point de vue à partager sur ce sujet, parlons-nous (contact [at] withoutmodel.com).

Les initiatives libres, ouvertes sont de plus en plus nombreuses, elles s’étendent maintenant bien au-delà du logiciel, comment interprétez-vous cette évolution ?

D’une manière générale, les organisations sociales oscillent entre une concentration centralisée et la prise en compte du terrain et des individus. C’est donc naturellement dans ce “courant  alternatif” que ce sont construits les initiatives libres et ouvertes de ces dernières années.

Les organisations économiques se sont fortement centralisées au cours des 30 dernières années dans le cadre de réseaux mondialisés. Dans un premier temps, issus des regroupement dans le cadre d’opérations financières,  ces phénomènes d’intégrations verticales ont été amplifiés par l’usage du numérique et la centralisation de l’information grâce au rôle prééminent du DSI et son contrôle absolu dans les gestion des droits du serveur centralisé.  Plus récemment,  ce phénomène a été cependant contrebalancé par le phénomène du web 2.0 qui a rendu une partie du pouvoir à l’utilisateur final en lui permettant de contribuer directement en ligne de manière indépendante.

La montée en charge du cloud,  caractéristique de cette nouvelle ère, apporte de manière contradictoire tout en même temps plus de facilité et d’accessibilité à l’individu et simultanément, un pouvoir accru des plateformes qui gèrent les fermes de serveurs.

Les grands acteurs du numériques (Microsoft, Oracle, Facebook, Amazon ou Google par exemple) sont des illustrations de cette situation et des différentes postures qu’elles permettent.

Dans un premier temps, dans une économie devenue mondialisée, les prises de décisions sont devenues de plus en plus éloignées des individus qu’ils soient considérés comme des utilisateurs, des consommateurs ou des citoyens. Alors même que l’”informatique” démultipliait la puissance des outils, la gestion des réseaux, le transfert de l’information, les individus se retrouvaient plus dépendants et contraints que par le passé.  Cette évolution a provoqué une réaction naturelle chez ces individus qui ont manifesté l’envie de retrouver une place plus effective, de redevenir acteurs, contributeurs et décideurs.

La crise économique, qu’elle soit ressentie ou crainte, a également joué son rôle et la réaction naturelle des individus a été de (re)constituer des communautés et réseaux de solidarité de proximité pour compenser par une finesse et un maillage ce que les institutions centrales ne parviennent plus toujours à réaliser.

Ces deux phénomènes simultanés, la centralisation verticalisée et sa conséquence : la mise en incapacité des grandes organisations publiques ou privées, expliquent en partie cette montée des initiatives collectives et communautaires, qu’on les qualifie de libres, ouvertes ou collaboratives.

Le fait que ces pratiques, souvent issues du monde du logiciel, se retrouvent dans de nombreux domaines est intéressant et on peut se poser la question de leur évolution. Deux scénarios semblent possibles : l’émancipation des individus et le renforcement du capitalisme centralisé.

Quelles sont les initiatives dans le domaine du libre qui vous paraissent les plus intéressantes ou remarquables ?

Il y en a trois qui viennent rapidement à l’esprit : Mozilla, Libre Office et Open Street Map. Ces trois organisations sont assez différentes mais elles ont un point commun, elles sont parvenues, grâce à l’énergie d’une communauté, dans un délai très court, à concurrencer, voire renverser, les acteurs dominants et propriétaires de leur activité.

Mozilla s’est construit sur la volonté de disposer d’un browser internet indépendant. Ils ont démarré avec une petite équipe et aujourd’hui, grâce au support de la communauté de développement, communication et support, ce navigateur est en train de prendre une position incontournable.

Libre Office est l’alternative gratuite à la suite logicielle propriétaire de Microsoft. Issu d’un fork créé lors du rachat de Sun par Oracle, ce logiciel bénéficie d’un soutien en réseau mondial avec des contributeurs dans de très nombreux pays. Là aussi, une communauté de quelques centaines de membres est parvenue à maintenir et développer ce logiciel à un niveau crucial.

Enfin, Open Street Map est en train de renverser les acteurs majeurs dominants dans le domaine de la cartographie. La force d’Open Street Map réside la capacité de proposer des fonds de carte dans lesquels tous peuvent contribuer sans limitation de droits ultérieurs, enrichis grace à la communauté des contributeurs de données. A la différence des deux autres exemples ils ne sont pas tous développeurs informatiques, mais souvent des passionnés d’un sujet spécifique (les oiseaux, les types de restaurants, les lieux ouverts aux handicapés, etc… ) qui décident de documenter leur sujet sur les cartes et fournissent des données utilisables par tous. Les cartes d’Open Street Map sont ensuite librement utilisables et comme elles sont plus riches que celles des concurrents directs, et deviennent ainsi la référence.

Ces exemples sont effectivement remarquables sur la rapidité à innover et prendre une place ou un marché, comment ces organisation sont-elles parvenus à financer ces prises de positions, quels sont les modèles économiques de ces organisations ?

On voit que les modèles sont relativement différents. Mozilla par exemple fonctionne bien sûr grâce à l’énergie de la communauté mais dispose aussi d’un financement conséquent de la part de sponsors, notamment Google. Ne soyons pas naïfs, les intentions de Google sont avant tout concurrentielles et on peut interpréter cet appui dans un premier temps comme une façon de contrer Internet Explorer (Microsoft) et ultérieurement… d’installer Chrome, devenu ainsi la plateforme majeure de la mobilité, particulièrement bien adaptée aux outils Google.

Le modèle de Libre Office, autrefois Open Office présente des similarités avec celui de Mozilla car il a été soutenu à l’origine par des acteurs économiques importants du secteur (Sun Microsystems) qui ont apporté une contribution. Depuis le fork (création d’une branche autonome d’un logiciel libre), Libre Office est également soutenu par des utilisateurs (par exemple des fondations, centre de recherche ou universités…) qui souhaitent garder une indépendance vis-à-vis des grands acteurs du logiciel pour deux raisons : une raison de principe d’indépendance et pour s’assurer d’une meilleure prise en compte de leurs besoins. Là où le modèle de Libre Office diffère de celui de Mozilla est que Libre Office est constitué par une sorte de nuage d’entités locales, plus ou moins structurées légalement, avec de forte représentations individuelles. Les organisations qui souhaitent soutenir Libre Office le font donc principalement en dédiant des individus qui vont travailler sur le logiciel.

Open Street Map présente un modèle légèrement différent. Il s’appuie principalement sur le crowdsourcing, comme Wikipedia, sur les individus qui vont bénévolement contribuer à l’enrichissement des cartes.

Il y a un autre modèle économique présent dans le libre, celui des SSII. Certaines sont spécialisées sur les logiciels libres, elles facilitent l’utilisation de ces logiciels par les entreprises en les formant, en développant des modules spécifiques ou en déployant les logiciels au sein de l’organisation. Ils récupèrent des briques en open-source, les assemblent et les déploient chez des clients. Généralement, ils reversent à la communauté les développements spécifiques qu’ils réalisent. Les contributions en retour au profit de la communauté, par les grands comptes qui bénéficient de ces solutions ou des sociétés utilisatrices, restent un sujet permanent de débat et controverses.

On voit dans ces exemples que les entreprises propriétaires et les acteurs économiques dominants sont présents, directement ou indirectement, dans les initiatives libres, comment expliquer cette contribution à un modèle qui semble très opposé de leur modèle de base ?

Il y a plusieurs raisons. L’une est liée à leur capacité d’innovation rapide et l’autre aux batailles concurrentielles.

Les grandes entreprises ont souvent des difficultés à réaliser des innovations de rupture en interne, elles ne sont pas organisées pour cela. La pression sur l’exploitation du modèle ou du produit de référence est tellement forte qu’il n’y a aucune place pour un produit de rupture. Ces organisations ont des réticences que l’on peut comprendre à développer des produits qui peuvent être perçus comme des concurrents de leur produit phare. Par ailleurs, elles souhaitent rarement perturber l’image stabilisée qu’elles ont auprès de leur clientèle

Au contraire, les petites organisations libres et ouvertes sont contraintes d’identifier une niche et d’apporter le meilleur service pour exister. Elles disposent de structures légères qui les rendent plus agiles et elles accordent une part plus importante à l’intuition.  L’organisation horizontale leur permet de mobiliser plus facilement sur les développements qui correspondent aux attentes identifiées.

En se rapprochant de ces organisations agiles, les grandes entreprises disposent d’un vivier d’innovation aussi bien dans la nature des produits, dans les modes d’organisation et dans l’identification des besoins.

L’autre raison tient aux rudes batailles concurrentielles qui s’établissent entre ces acteurs : Microsoft, Oracle, Google par exemple sont dans des situations concurrentielles très fortes. Parmi les armes de cette bataille, l’alliance avec un acteur du libre peut se révéler décisive. C’est ce que je décrivais par exemple avec le soutien de Google à Mozilla.

Revenons aux deux scénarios que vous décriviez en introduction, quels facteurs vont favoriser l’un ou l’autre, l’émancipation ou la centralisation ?

En fait, c’est un mouvement permanent, comme le flux et le reflux, une sorte de courant alternatif, qui irradie les technologies innovantes. Dans un premier temps, il convient de déstabiliser les modèles établis, de faire remonter les besoins, d’adapter les services, dans un second temps les grands acteurs rachètent ou développent ces nouvelles briques pour les inclure dans leur offre jusqu’à la prochaine vague, et ainsi de suite.

Les initiatives libres et ouvertes ont ainsi un rôle primordial dans ce “grand recyclage” permanent des idées, des services et des technologies.

Cependant, de par leur fonctionnement souvent informel et leur organisation quelquefois aléatoire, elles ont du mal à se positionner en tant que référent stable vis à vis de la société plus institutionnelle et apporter ainsi un rôle de médiation et de stabilisation des relations économiques et sociales, tel que les syndicats professionnels, les associations de droit de défense de consommateurs, les experts de références… sur lesquels s’appuyer pour régler les différents ou tensions sociaux économiques.

Souvent même, dans ce grand process de déconstruction-reconstruction, on s’aperçoit que les droits les plus élémentaires des personnes ont tout simplement été oubliés ou bien sont réglés par des juridictions lointaines voire exotiques.

Dans cette relation directe et immédiate qui va du trés centralisé et lointain au maillage le plus fin et proche, on peut se demander s’il ne manque pas un nouvel échelon de médiation et de concertation pour canaliser et distribuer les droits et les devoirs, les flux financiers, les relations sociales et de travail.

Entre le chaos volontaire et joyeux de la free culture et l’état d’exception absolue de la NSA, où se trouve la nouvelle règle du jeu ?

La question qui se pose est bien celle du rapport du faible au fort : comment parvenir à un équilibre ? Qui seront les acteurs de la médiation entre les individus libres et les meta organisations ?

Photo : Diana Beato

Partager

Paul Richardet

À propos de Paul Richardet

Chef de projets au Silicon Sentier, Co-fondateur et animateur de La Cantine, à Paris, en charge des thématiques émergentes et de l'accompagnement des communautés au sein du Silicon Sentier, excitateur d'idées et de projets pour les acteurs du numérique, générateur de flux et transformateur de courants alternatifs. Co-organisateur de plusieurs centaines d'événements, workshops, présentations, débats sur des sujets technologiques et innovants. Photo : Benjamin Boccas

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *