Isabelle Guérin : « Les entrepreneurs sociaux ont une grande responsabilité dans le type de discours qu’ils véhiculent. »

Isabelle Guérin est directrice de Recherche Socio-économiste à l’Institut de Recherche pour le Développement et au laboratoire CESSMA (UMR Paris Diderot – Inalco – IRD). Depuis une vingtaine d’années, elle a effectué ses terrains d’enquête en France, Inde, Sénégal, Mexique, Maroc, République Dominicaine, Brésil. Elle revient sur la diversité des modèles économiques des entreprises sociales.

Cet article est publié dans le cadre de la recherche social impact business model.

Dans votre travail, comment abordez-vous la question des modèles économiques des entreprises sociales ? Quels sont les points de convergence et de divergence que vous tracez dans les modèles ?

La question du modèle économique des entreprises sociales est complexe à penser car elle pose deux grands problèmes. Le premier est celui de la valeur : qu’est-ce qui compte, qu’est-ce que l’on compte, qu’est-ce qui fait qu’une société est riche, qu’est ce qui fait qu’une personne est riche, qu’une vie vaut la peine d’être vécue ? Ces questions ne sont pas nouvelles mais elles se posent aujourd’hui de manière inédite. Les entreprises doivent repenser les fondements de la valeur qu’elles créent, à la fois dans les modes de production, de répartition et de qualification de la valeur. C’est ce que tentent de faire certaines entreprises sociales, mais le qualificatif de social n’est pas garant d’un modèle alternatif.

Le second problème est celui de la démocratie. Au-delà des discours abstraits de la nécessité de repenser le système démocratique, tous les acteurs ont un rôle à jouer, notamment en matière de démocratie de type délibérative ou participative. Pour les acteurs privés, il s’agit de savoir comment mettre en place des modes de gestion, de gouvernance interne et externe, qui soient basés en partie sur la délibération. Auprès des clients.es, c’est une manière de s’assurer que les biens ou services produits répondent véritablement à des besoins ; auprès des salarié.es, c’est une manière de donner du sens à leur travail et d’améliorer sa qualité.

Qu’elles se revendiquent sociales ou pas, il me semble que l’on peut distinguer la diversité des activités selon leur volonté et leur capacité à mettre en œuvre ces deux types d’innovation : en termes de valeur/richesse à différents niveaux et en termes de démocratie délibérative.

Avez-vous constaté des évolutions dans la structure des modèles économiques ?

Un exemple très parlant est celui de la microfinance. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années il y avait toute une richesse d’acteurs, lucratifs et non lucratifs, qui cherchaient à associer leurs compétences. Mais aujourd’hui, une large partie du secteur de la microfinance est dominé par des pratiques purement marchandes. A émergé progressivement la croyance au « gagnant-gagnant » : la pérennité financière selon une logique marchande favoriserait la mission sociale de la microfinance (cibler les pauvres et leur offrir des services de qualité). Impulsé par quelques organisations puissantes et bien organisées, cette croyance a donné lieu à toute une liste de prétendues « bonnes pratiques » qui ont irrigué le secteur, de telle sorte qu’il est devenu difficile d’agir différemment. Or l’expérience montre que la pérennité financière n’est compatible avec des services de qualité, à un prix abordable et pour un public réellement exclu de la finance classique qu’à certaines conditions bien précises qui se vérifient rarement. En définitive, la survie des organisations l’emporte sur la qualité des services proposés, et dans de nombreux cas le bien-être des clients. En d’autres termes, la mission d’inclusion sociale, ici par la finance, devient entièrement subordonnée à la logique marchande.

« No loss, no profit » : le précepte du social business de Mohammed Yunus, prix Nobel de la paix (avec la Grameen Bank qu’il a créée) est attractif en théorie, et représente une certaine avancée par rapport à une logique capitaliste où les apporteurs de fonds sont rémunérés ; ici, lorsqu’il y a profit, ceux-ci sont nécessairement réinvestis dans l’activité.

Mais l’idée que les recettes puissent équilibrer les dépenses, et donc le refus catégorique de toute forme de subvention comme le plaide Yunus, est fallacieuse. Dans un très grand nombre de cas, et ceci s’observe bien au-delà de la finance, cela engendre de nombreux effets pervers : services très onéreux et/ou de mauvaise qualité, personnel mal payé, etc. Pour revenir au cas de la microfinance, ce modèle s’est imposé comme unique, à tel point qu’il est très peu contesté. On continue de penser que si  les clients remboursent, c’est qu’ils sont satisfaits. Or de nombreuses études montrent que les remboursements en question se font au prix de sacrifices multiples qui posent véritablement question quant à la prétendue mission « sociale » des organisations de microfinance.

Par-delà les zones géographiques auprès desquelles vous effectuez vos enquêtes de terrain, identifiez-vous des conditions de pérennité communes à ces modèles économiques d’entreprises sociales ?

En fait, toutes les organisations économiques, quelles qu’elles soient, sont hybrides dans leurs ressources et donc dans leurs modèles économiques. L’idée du « marché autorégulateur » est un mythe : en pratique, les échanges marchands sont toujours articulés avec d’autres principes d’échange. Cela peut être des échanges de nature réciprocitaire et non monétaire : par exemple des salarié.es qui s’impliquent fortement dans leur métier, au-delà de ce pourquoi ils sont rémunérés ; des échanges de service, d’information, de ressources entre dirigeant.es et entrepreneur.es ; des clients ou des usagers à qui on délègue de plus en plus une partie du service ou du produit à fabriquer, etc.

Un autre principe d’échange essentiel relève de la redistribution, c’est-à-dire en provenance des pouvoirs publics, avec une logique, en théorie, de justice sociale. On pense habituellement que seules les administrations, les entreprises publiques et les associations en bénéficient. Or en réalité, les entreprises privées, à des degrés divers, en bénéficient aussi, que ce soit sous la forme d’avantages fiscaux (concédés ou extorqués selon des logiques d’optimisation fiscale), de crédits bonifiés, et tout simplement de subventions. Cette hybridation est la plupart du temps occultée, alors qu’elle est déterminante, notamment pour les plus grandes organisations (le cas de la finance est particulièrement emblématique, que l’on se souvienne ici de la crise financière de 2008). On exige des organisations dites sociales qu’elles suivent une logique marchande alors qu’en fait très peu d’organisations marchandes répondent à ce modèle…

Dans le secteur de la microfinance, certaines études montrent que les entités de microfinance à statut lucratif sont celles qui bénéficient le plus de subventions publiques (directes ou sous la forme de financement à taux préférentiel), et elles s’adressent aux client.es les plus riches. L’argent public subventionne donc indirectement l’accumulation de capital (puisqu’il s’agit d’entités à but lucratif) sans profiter aux plus pauvres… Il me semble qu’un enjeu central est de reconnaître et d’assumer cette hybridation des principes d’échanges, à la fois pour qu’elle devienne légitime et aussi pour réfléchir à des modes d’interdépendance équilibrés (entre principes et donc entre acteurs). 

Une autre dimension de la pérennité est celle des biens et services proposés.

Et dans les pays dit du « Sud » ?

La plupart les initiatives de business social que j’ai observées dans les pays dits du « Sud » se focalisent sur des biens que l’on peut qualifier « d’humanitaires », au sens de l’urgence : au lieu de proposer des hôpitaux on propose des micro-assurances santé, au lieu de construire des réseaux d’adduction d’eau ou d’assainissement on vend des filtres à eau ou des toilettes dites « améliorées » mais sans système d’assainissement.

Dans tout un ensemble de domaines où manquent les infrastructures, le business social propose en fait des palliatifs : ces palliatifs ont le mérite de répondre à un manque, mais leur qualité est souvent médiocre, leur prix élevé, leur durée de vie temporaire ; et dans certains cas, on peut réellement se demander s’ils répondent à une réelle demande ou s’ils ne créent pas un nouveau marché. 

Or, les entreprises sociales, à l’une ou l’autre étape de leur chaîne de valeur, bénéficient souvent d’agent public (subvention à la recherche, exemptions fiscales, etc.). Elles sont donc redevables des choix qu’elles opèrent. En fait, une longue étape de recherche & développement est souvent nécessaire pour concevoir ces biens humanitaires, les adapter à des contextes économiques, sociaux, culturels spécifiques et à tarifs abordables mais garantissant une pérennité financière. Cette étape de R&D non seulement ne donne pas toujours les résultats espérés (avec au final des biens et services inadaptés et trop onéreux) mais elle est elle-même très couteuse. Elle suppose donc de larges levées de fonds. Or dans cet exercice de captation de fonds (publics ou privés), les entrepreneurs sociaux ont tendance à miser surtout sur l’émotion et l’empathie des investisseurs potentiels plutôt que sur des enquêtes socioéconomiques sérieuses auprès des populations. Ce que je veux dire, c’est que si les entrepreneurs sociaux veulent être responsables jusqu’au bout, ils doivent être très lucides et transparents dans leurs actions et leurs limites. Ne pas dire qu’ils vont résoudre le problème de la pauvreté, de la soif et de la faim : ce n’est pas le cas.

Pour revenir au principe marchand, je ne dis pas qu’il faut entièrement le récuser dans les modèles économiques des entreprises sociales. Pour certains biens et services et dans certains contextes, la pérennité sur base de principe marchand unique est envisageable, mais ce fonctionnement économique est bien loin d’être une règle et pour tout un ensemble d’activités, il se traduit par des biens et services de mauvaise qualité, ou il est rendu possible par d’autres principes d’échanges (redistribution ou réciprocité) qui sont occultés, et qui peuvent être source d’injustice ou de captation cachée de valeur. Par exemple, de nombreuses entreprises sociales dans les pays dits du Sud construisent leurs marchés grâce à la « participation » des communautés locales : cette participation est en fait très chronophage pour les populations locales, non reconnue et non rémunérée.

Vous mobilisez un cadre d’analyse que vous appelez « critique et possibiliste ». Quelle lecture ce cadre d’analyse vous permet-il de faire des initiatives des entreprises sociales et de la pérennité de leurs modèles économiques ?

La vision critique consiste à avoir toujours une certaine distance à l’égard d’initiatives qui se disent sociales, à décortiquer leur mode réel de fonctionnement,  à étudier de près les effets qu’elles produisent auprès des populations mais aussi la manière dont elles agissent sur le monde plus global. Un exemple typique très problématique : une organisation de microfinance qui prétend lutter contre la pauvreté et tend ainsi à se substituer à des politiques plus fondamentales. Les entrepreneurs sociaux ont une grande responsabilité dans le type de discours qu’ils véhiculent. La vision possibiliste est attentive aux initiatives qui peuvent être invisibles, fragiles, éphémères, inattendues mais qui ont un réel pouvoir transformatif car elles agissent sur nos systèmes de représentations et nos systèmes de valeur. Elles montrent qu’un autre monde est possible. Je le mentionnais au début, la conception de la richesse me semble un enjeu majeur. Mais c’est un combat de fond, car cette vision de la richesse est ancrée au plus de nos manières d’agir et de penser. 

Concrètement, qu’est-ce que cela nous dit sur ce qui conditionne la pérennité ? Il me semble qu’il y a tout d’abord la question de la vision. Avec la microfinance, on accuse une perte de vision. La pérennité financière devient un objectif en soi et évince la raison d’être des organisations, leur capacité à offrir des services de qualité. Il y  a une perte complète de sens.

Et puis c’est une autre vision de la pérennité économique et financière qu’il faut  défendre. Une pérennité dans la solidarité, la solidarité étant elle-même définie comme interdépendance, mais une interdépendance dans l’égalité. Cette idée d’interdépendance est centrale pour mettre fin au mythe de l’autonomie, comme si les organisations étaient, pouvaient et devaient être autonomes, faire ce qu’elles veulent et comme elles l’entendent. Les organisations doivent se penser en interdépendance en termes de ressources, mais pas seulement. Elles ont besoin d’alliances et de partenariats dans de nombreux domaines.

Avec les médias par exemple, pour éveiller les consciences, alerter les pouvoirs publics ; avec la recherche, aussi, pour porter des diagnostics qui soient les plus précis possibles sur telle ou telle question. Mais également entre différents types d’acteurs (publics, privés, sociaux ou pas, bénéficiaires, etc.), pour faire émerger des solutions nouvelles, faire bouger des lignes. Il faut noter que la plupart du temps la législation est inadaptée face aux initiatives hybrides. Le changement institutionnel passe en grande partie par un changement des mentalités et des régulations. Le tout, à nouveau, est de garder à l’esprit les deux axes fondamentaux que je mentionnais au début : la nature de la valeur, sa juste création et répartition d’une part ; la délibération démocratique d’autre part. C’est un combat exigeant, compliqué, fastidieux, mais il me semble que c’est la seule manière d’imaginer les possibilités d’émergence d’un autre monde.

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